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Quelle est donc la spécificité de la pédagogie Freinet ?

Henry Landroit

(in Éducation Populaire, no.2, décembre 91)

Les plus attentifs d'entre vous n'auront pas manqué de remarquer dans le titre que j'ai choisi de donner à cette conférence un petit "donc" qui caractérise bien le propos que je vais tenir devant vous ce soir. Je m'interroge en effet sur "Quelle est donc la spécificité de la pédagogie Freinet?" et ce "donc" traduit chez moi une sorte d'exaspération suite à une série de réflexions enregistrées dans divers milieux depuis quelques années et surtout à l'occasion d'un contact plus fréquent et régulier avec les problèmes de l'initiation et de la formation des enseignants en pédagogie Freinet.

Il n'est pas rare en effet de rencontrer des enseignants qui vous tiennent à peu près ceci comme discours:

"La pédagogie Freinet, moi, j'en fais depuis longtemps…"

"Ah oui, de la pédagogie Freinet, j'en ai fait puis j'ai abandonné"

"Moi, je fais tout cela aussi dans ma classe et je ne m'en vante pas!"

quand ce n'est pas

"Ah! Ce que je faisais, c'était de la pédagogie Freinet? Je ne le savais pas. Vous me l'apprenez."

Remarque à laquelle je réponds invariablement avec un brin de cynisme: "Il vaut mieux le savoir!". Si des enseignants se mettent à faire de la pédagogie Freinet sans le savoir, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, je crois qu'il faut commencer à s'interroger. On ne peut ignorer ainsi tout le travail antérieur et un mouvement d'enseignants. J'associe cette attitude à de la présomption et ne peux excuser l'ignorance.

Une pédagogie à la mode

Cela m'amène donc à une première constatation: depuis une vingtaine d'années en Belgique (globalement, je crois qu'on peut situer cela dans l'après 68), la pédagogie Freinet est "à la mode" mais à une mode particulière. Soit elle est citée comme "alternative", "marginale" soit ses techniques sont recommandées sans la citer. Le nom de Célestin Freinet apparaît pour la première fois dans un texte officiel belge en 1983, mais rassurez-vous, il ne s'agit pas d'un programme mais bien d'un texte de la Semaine pédagogique, sorte de formation officielle annuelle organisée par l'inspection.

Depuis 1964, en Belgique, elle attire des parents dans des écoles où une certaine unité pédagogique, une cohérence de l'équipe est clairement affichée. Auparavant (faut0il rappeler que la pédagogie Freinet a été introduite dans notre pays vers 1936-37), elle s'était développée plus dans l'enseignement officiel, public, dans des classes et moins ou pas du tout dans des écoles, à part de très rares exceptions et le mouvement Freinet lui-même avait une tout autre image de marque qu'aujourd'hui: plus officiel, plus formel, il était même animé par des inspecteurs de l'enseignement, ce qui est littéralement impensable de nos jours…

Un peu d'histoire

Un peu d'histoire s'impose donc et ne croyez pas que je m'éloigne déjà de mon propos. Au contraire, j'y entre de plein pied. Comme mon objectif est de montrer ce qu'est la pédagogie Freinet actuelle, ce qu'elle est devenue, je crois que ce soir nous ne pouvons pas échapper à un retour en arrière. Un présent ne s'explique que par le passé. De plus, si l'on en croit certains philosophes, les grands hommes ont élaboré des théories afin tout simplement de justifier leur propre comportement. C'est ainsi que la pédagogie Freinet, en particulier, est extrêmement liée à l'histoire personnelle de Célestin Freinet. On ne se lassera pas de le redire. Il n'est qu'à entendre Freinet lui-même répéter inlassablement de multiples fois que s'il en est arrivé à pratiquer les diverses techniques qu'il a mises au point, c'est parce qu'il ne pouvait faire autrement, c'est parce que, touché dans sa chair par la guerre, il ne pouvait parler longuement devant les enfants. Notez bien qu'il s'est rattrapé depuis et au premier congrès français auquel j'ai participé en 1963, j'ai été frappé par sa facilité de parole. Je viens encore de l'entendre raconter cette même anecdote – le fait qu'il ne pouvait pas parler sans se fatiguer – dans un enregistrement datant de 1956, où il s'adresse aux normaliens d'une école de Dijon et où il dit cela dans un discours fleuve de plus de deux heures trente!

Je vais donc, pour mettre mieux en lumière ce qu'est la pédagogie Freinet, tenter de comparer deux époques: celle de l'entre-deux guerres et celle de l'après-guerre. Je chercherai mes références en ce qui concerne la période 1920-1940 dans le mouvement français et pour ce qui est de l'après-guerre, plutôt dans le mouvement belge et international.

C'est en 1933 que des enseignants belges, déjà sensibilisés à la pédagogie active du Dr Decroly, prennent contact avec Célestin Freinet et trouvent chez ce dernier, outre une concordance d'idées sur le fond même de la pédagogie, des outils de travail concrets comme l'imprimerie et les fichiers autocorrectifs, bref toute une série de techniques qui permettent de faire enfin passer dans la réalité les rêves généreux des pédagogues de l'éducation nouvelle. Avant cette date, des contacts individuels avaient été effectués entre des enseignants belges et ce qui était déjà le mouvement Freinet français. Des camarades français – mais puis-je encore employer ce terme? – viennent de retrouver en effet le "livre de vie" imprimé d'une classe de 2ième année d'une école de Molenbeek-Saint-Jean, rue de la Prospérité et tenue par un certain Van Meer, mais c'est à partir de 1933 que les échanges deviennent réguliers et que se constitue lentement autour du couple Lucienne Balesse et Jean Mawet ce qui va devenir le mouvement Éducation Populaire. La première mouture du journal pédagogique qui va informer les premiers coopérateurs s'intitule "L'imprimerie à l'école et les techniques d'Éducation Populaire" en octobre 1937. après la guerre de 1940-45, cela deviendra "Education Populaire – L'imprimerie à l'école et les techniques d'Éducation Populaire" puis finalement "Éducation Populaire" tout court.  Si l'on peut considérer que dans le premier titre, la seule expression qui soit idéologiquement importante, c'est "Éducation Populaire", on constate qu'après la guerre, elle devient dominante et qu'ensuite, elle étouffe totalement le reste. Vers 1965, sous l'impulsion de la FIMEM, la Fédération des Mouvements de l'École Moderne que Freinet a créée en 1957 à Nantes, on voit également apparaître en sous-titre: "École moderne belge" et un peu plus tard, en complément: pédagogie Freinet. Cette dernière addition est probablement due au fait que le label "Éducation Populaire" si pas le concept lui-même, a été repris en Belgique par le Cercle d'Éducation Populaire, mouvement d'éducation permanente du parti communiste, puis par le Ministère de la Culture lui-même. On pourrait parler, à propos de cette expression, d'érosion mais nous savons qu'elle  n'est pas la seule dans le cas, nous le verrons plus tard.

Ce même changement de titre s'observe en France où Freinet donne en 1932 le titre "L'Éducateur prolétarien" à la revue qui s'appelait à l'origine "L'Imprimerie à l'école!. Elle deviendra bientôt "L'Éducateur" tout simplement et enfin récemment "Le Nouvel Éducateur". Je ne pense pas que ces changements de titre soient innocents et je crois qu'il sera intéressant de s'en rappeler quand nous entrerons tout à l'heure dans la description même de l'évolution de la pédagogie et du mouvement Freinet. On n'emploie pas en effet innocemment les adjectifs "prolétarien" ou "populaire" pour qualifier un type d'éducateur ou un type d'éducation, même et surtout, dirais-je, entre les deux guerres. Actuellement, cela ferait un peu ringard car la plupart des gens et des intellectuels considèrent (et plus encore depuis ce qu'on appelle la chute du communisme à l'est) qu'il n'y a plus de "prolétaires" et que le "peuple", quant à lui, s'est considérablement embourgeoisé!

Nous-mêmes avons gardé pour notre mouvement belge francophone le terme d'Éducation Populaire mais il faut bien avouer que c'est plus par tradition que par conviction et plus personne ne semble s'interroger sur le sens réel de cette expression. Plus exactement, elle n'a plus le même impact qu'en 1937. à certains moments d'ailleurs, des velléités de changement de dénomination sont apparues chez certains militants.

Une première remarque se profile donc: dans l'entre-deux guerres, les mouvements Freinet français et belge se caractérisent par un engagement politique non équivoque, plus marqué cependant en France qu'en Belgique. Non seulement ils se donnent des noms à faire peur aujourd'hui mais leurs objectifs débordent largement le cadre strict de l'école, du pédagogisme et des techniques scolaires. Le premier congrès Freinet à Tours, en 1927, se tient à la suite d'un congrès syndical. On n'imagine plus guère cela aujourd'hui! Freinet visite la Russie et le mouvement de jeunesse des Pionniers. Il écrit dans la revue Clarté, revue au goût de soufre, dirigée par Henri Barbusse, l'auteur de "Feu". Livre antimilitariste s'il en est. Freinet est dans la mouvance du parti communiste de l'époque, il y adhère en 1926. En 1932, lors de l'affaire de Saint-Paul, il sera traité de terroriste et finalement exclus de l'enseignement public. Il participera aux efforts du Front Populaire en tentant de mettre sur pied un "front" de l'enfance avec Romain Rolland. Sa propre affaire de Saint-Paul de Vence éclipse un peu celle d'une douzaine de ses camarades qui vivent les mêmes problèmes et doivent faire face à la répression. Daniel, de Trégunc, en Bretagne, le premier correspondant de Freinet, est soumis à une amende de 10 000 F à la même époque pour avoir osé diffuser dans un journal syndical un tract de la libre pensée "Qu'est-ce que l'Église?". Freinet met en route la Coopérative de l'Enseignement Laïc, la C.E.L., en annonçant encore une fois clairement la couleur. Cette coopérative s'était d'abord appelée à ses débuts, en 1927 "Cinémathèque coopérative de l'enseignement laïc" et regroupait des enseignants "modernes" fascinés par les technologies nouvelles de l'époque notamment le cinéma et ces petits appareils de chez Pathé (caméra et projecteur) qui permettent à la fois de réaliser des films sur leur classe, de projeter ceux qui sont réalisés dans la classe des correspondants et d'ouvrir celle-ci sur d'autres réalités en projetant des films existants. Cette coopérative produit même en 1931 un film de Yves Allégret "Prix et profits" ou "La pomme de terre" qui décrit les conditions de vie d'un paysan et d'un ouvrier à travers l'itinéraire d'une pomme de terre de sa récolte à sa vente. Les frères Prévert, encore peu connus à l'époque en sont les acteurs.

Après la guerre, on dirait que le ton change. Freinet se sépare du parti communiste français. Le mouvement perd un peu de son caractère politique, il doit faire face à une extension et diverses restructurations, aborder les villes car jusque là la pédagogie Freinet était restée très confinée dans le rural et les classes uniques de campagne. En Belgique, le mouvement se développe également après la guerre: comme après toutes les guerres, les éducateurs pensent que l'éducation résoudra les problèmes des générations futures et que leurs élèves ne vivront plus ces horreurs. Pris en charge et animé principalement par des inspecteurs de l'enseignement jusqu'aux portes de 1968, le mouvement "Éducation Populaire" acquiert une forme de respectabilité vis-à-vis de l'extérieur et du Ministère de l'Instruction publique. Le débat politique est peu présent. Déjà beaucoup de "militants" ont considéré que le Plan d'Études de 1936 était influencé  par les idées de Freinet et de Decroly, qu'il constituait un énorme pas en avant. Celui de 1958 est critiqué: il semble un retour en arrière. Dans le discours pédagogique officiel, certains mots commencent à apparaître qui font tendre l'oreille aux freinétiques: liberté, coopération, individualisation par exemple. Cela n'arrêtera pas et actuellement, la plupart des expressions chères à Freinet traversent les circulaires ministérielles ou même les apparitions télévisées de nos ministres. Un de nos collègues nous faisait remarquer que dans un concours d'innovations pédagogiques organisé par le syndicat, la Fédération des Instituteurs Chrétiens, tous les travaux primés cette année avaient quelque chose à voir avec la pédagogie Freinet.

Lors de la dernière formation que j'ai assurée ici à Liège dans un module d'initiation à la pédagogie Freinet, au bout de cinq jours de formation, j'ai demandé aux 28 collègues présents d'écrire les cinq mots qui leur semblaient caractéristiques de la pédagogie Freinet. Chacun et chacune se mit au travail. Les occurrences furent affichées au tableau. Force nous fut de constater que tous les mots retenus faisaient actuellement aussi bien partie de la panoplie lexicale du discours pédagogique ambiant que de celui de la pédagogie Freinet. Tout le monde parle actuellement d'expression, de coopération, d'individualisation, de socialisation, de travail libre et j'en passe. Un peu atterré, je pris ce verdict comme une évaluation de mon propre travail de formateur. Plusieurs hypothèses étaient en présence.

  1. Ne leur avais-je donc fait sentir aucune différence fondamentale entre ce qu'ils entendent ou lisent tous les jours dans le domaine de la pédagogie ou plutôt, n'y en avait-il effectivement plus? Comment se faisait-il que le mot "coopérative" par exemple (à mes yeux bien différent de celui de coopération) ne fut nullement apparu?
  2. Ou bien au contraire, me disais-je, tous ces beaux concepts que Freinet explicita dès les années 1922 ont-ils enfin fait leur chemin et 70 ans après (c'est le temps qu'assignait Alain aux idées nouvelles pour qu'elles s'imposent dans la société) ont-ils réussi à s'épanouir dans le système scolaire? Auquel cas, pensais-je ou rêvais-je, je peux prendre tranquillement ma retraite: la pédagogie Freinet a envahi tout l'enseignement, on ne jure plus que par elle et je ne m'en suis pas aperçu parce que j'ai toujours le nez dedans. On ne le cite guère certes, mais c'est simplement parce que le petit instituteur de Vence n'a aucun titre universitaire, mais bref, le principal objectif est enfin atteint: ses idées sont appliquées, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes freinétiques!

Rassurez-vous, enfin si j'ose dire, je dus déchanter dès le lendemain lorsque parlant à une enseignante du film "L'école buissonnière", elle comprit que l'acteur Pierre Fresnay en était la vedette et lorsque, rentrant dans une école de la région bruxelloise, je m'aperçus que dans une classe, le cahier dénommé fièrement "Textes libres" était un ramassis de clichés dignes des pires rédactions du temps jadis!

Cette manière qu'a la pédagogie officielle de récupérer la pédagogie Freinet a fait dire par exemple à une certaine époque que comme  le texte libre, ou plutôt une série de caricatures du texte libre se répandait un peu partout, nous, nous faisions du "texte libre" libre. Il y a là du point de vue linguistique un procédé qui consiste, en doublant l'adjectif accolé au substantif, à lui redonner une nouvelle vie et à lui assurer un retour aux sources bien nécessaire.

Une pédagogie révolutionnaire ?

Tentons maintenant de relever ce qui dans cette pédagogie qui se développe entre 1920 et 1940, fit qu'elle apparaissait comme "révolutionnaire":

a. l'engagement politique:

Dans un bulletin du mouvement Freinet, Claude Guihaume a fait une analyse de ce que le catalogue de la Coopérative de l'Enseignement Laïc proposait aux adhérents en 1931. Manifestement, les termes employés en illustration ou pour désigner des produits (libération prolétarienne, bibliothèque de travail, fichier scolaire coopératif, apprenez l'espéranto, l'école émancipée, etc…) montrent clairement que ce catalogue s'adressait à un public d'enseignants composé à 80% d'instituteurs libertaires, anarcho-syndicalistes, internationalistes ou encore engagés politiquement du côté que vous imaginez.

Dans le bulletin "L'Éducateur prolétarien", des éditoriaux très durs sont écrits de la main de Freinet. Qu'on en juge par ces quelques titres qui sont branchés sur les grands événements sociaux et politiques des années 30 et 40: la montée du fascisme, la guerre d'Espagne, la montée du Front Populaire, le Front de l'Enfance, la menace de la 2ième guerre mondiale.

Qu'en est-il aujourd'hui ?

Si les circonstances et le contexte historico-politique n'est plus le même qu'en 1930, je ne pense pas que l'on puisse dire qu'il n'y a plus de raisons de s'insurger. Il suffit d'ouvrir son journal ou d'allumer sa radio ou sa télévision pour se le rappeler! Simplement, les dimensions ont changé et nous sommes branchés actuellement en permanence sur ce qui se passe dans le monde entier. Dans ce domaine, rares sont les mouvements Freinet (et je commencerai par un mea culpa belge!) qui prennent des positions extra-pédagogiques. Le mouvement Freinet français vient de vivre lui-même un débat douloureux par Minitel interposé sur la dénonciation de l'envoi de soldats français dans le Golfe persique, certains étant partisans de s'associer à des prises de position collectives contre cette initiative et d'autres pas. C'est cette dernière tendance qui l'emporta! De plus en plus rarement, dans nos revues, dans nos articles, nous faisons la liaison entre les pratiques que nous favorisons dans nos classes et celles qui devraient, qui pourraient être celles de la société adulte tout entière. J'ai coutume de dire, quant à moi, que si je travaille ainsi avec les enfants, ce n'est pas parce que ce sont des enfants, mais de futurs hommes et femmes et que si j'avais à animer un groupe d'adultes, j'emploierais les mêmes techniques. Le groupe ne mettrait pas longtemps avant d"éditer son propre journal, son fonctionnement serait régulé par un conseil, etc…

Les prises de position politiques vers l'extérieur se sont donc amenuisées et la réflexion sur le lien nécessaire et inévitable entre les pratiques Freinet et la politique ne me semblent plus suffisantes. Il est probable d'ailleurs que si nous accentuions cet aspect, nous aurions encore moins d'adhérents et nous nous couperions de certains adhérents. De là à dire que si nous n'en parlons guère, c'est pour ne pas nous retrouver tout seuls, il n'y a qu'un pas, que je vous laisserai franchir si vous le jugez utile!

b. la laïcité

Dès le début, Freinet a affirmé les liens entre école moderne et laïcité. "École Moderne et laïcité vont de pair", précise-t-il en 1964. en 1965, au Congrès de Brest, cette option est réaffirmée: "Le mouvement de l'École Moderne ne peut donner à ses adhérents aucune directive philosophique, syndicale ou politique autre que le respect et la défense de la laïcité, dans le cadre de la pédagogie Freinet qui est leur option de ralliement". Quand certains enseignants d'écoles privées catholiques s'intéressent à ses techniques, le débat s'installe à l'intérieur du mouvement. Freinet le transcende en faisant appel à la fraternité du travail: "Dans la pratique courante de notre travail pédagogique, nous ne pouvons ni ne voulons faire aucune discrimination entre les camarades de quelque tendance, croyance ou parti qu'ils se réclament… il suffit…, de nous en tenir à notre souci commun, de rester fidèles à notre idéal et à nos fois, ce que nous pouvons tous en toute loyauté au sein de notre mouvement." La Charte de l'École Moderne, document de ralliement adopté au Congrès de Pau en 1968 rappelle que "nous nous refusons à plier l'esprit de l'enfant à un dogne infaillible et préétabli quel qu'il soit" et réaffirme "la nécessité de lutter socialement et politiquement au côté des travailleurs pour que l'enseignement laïc puisse remplir son éminente fonction éducatrice".

Je laisserai le soin aux Français présents aujourd'hui de redéfinir s'ils le souhaitent le sens qu'ils donnent au terme "laïcité" aujourd'hui dans leur mouvement. Pour ma part, je me contenterai de rappeler que dans le mouvement belge francophone, lorsque nous avons, à une certaine époque, vers 1970, été rejoints par des enseignants travaillant dans des écoles libres catholiques, nous n'avons pas réagi et que le problème – si problème il y a – n'a pas vraiment été traité. Le pouvoir religieux par contre, moins dupe, a mis en garde ces enseignants, dans une circulaire, contre "l'esprit" des techniques Freinet en rappelant qu'elles étaient d'inspiration marxiste et matérialiste et que par conséquent, elles s'accordaient mal avec les fondements de l'enseignement catholique.

Ce qui m'inquiète plus, c'est le manque de réaction de la fédération internationale des mouvements Freinet face à des situations très concrètes comme l'élection d'un père jésuite à la tête d'un des mouvements Freinet brésiliens ou le fait que le dernier séminaire international de la fédération se soit tenu dans les locaux d'un vrai séminaire et que l'assemblée générale se déroule dans le jubé d'une église!

Tout cela mérite réflexion. Par dérision, j'écrivais récemment: "À quand une réunion internationale Freinet parrainée par l'Opus Dei dans la Chapelle Sixtine?".

c. les problèmes de santé:

Ils ont toujours été l'objet d'articles et de mises en garde de C. et E. Freinet. Quand on interroge les plus vieilles personnes de Gars, village natal de Freinet où il est d'ailleurs enterré, elles vous répondent: "Ah oui! l'instituteur végétarien!" . végétariens en effet (mais à l'époque, il ne s'agissait pas encore d'une mode), adeptes des méthodes de la médecine "naturelle" avant la lettre, écolos avant qu'on ne parle d'écologie, naturistes avant qu'on ne les concentre dans des camps, les Freinet et leurs sympathisants appliquaient pratiquement dans leurs écoles tous ces principes: le choc froid du matin dans la piscine de Vence, Freinet déjeunant d'une figue fraîche cueillie et les chats de l'École Freinet soignés à l'argile sont encore dans la mémoire des plus anciens d'entre nous. Si ces options fondamentales étaient relativement plus faciles à vivre et à faire vivre dans le cadre d'un internat comme l'était l'école Freinet, il faut reconnaître que la place de la santé n'est plus aussi présente dans notre discours. Pourtant combien d'enfants mal nourris, stressés, excités, hyper-kinétiques ne devons-nous pas supporter quotidiennement?

Ce qu'elle n'est pas

L'engagement politique, la laïcité, la santé, pourraient apparaître à certains comme des épiphénomènes de la pédagogie et ne jouer qu'un rôle secondaire dans la définition que l'on pourrait donner à la pédagogie Freinet aujourd'hui. Si j'ai tenu à rappeler ces trois sources, ce n'est pas par nostalgie du passé mais pour montrer à quel point elles ne sont plus présentes qu'en filigrane dans les discours de présentation de la pédagogie Freinet et que cela peut nous jouer de vilains tours, démarrer des collaborations parents-enseignants dans une certaine ambiguïté. Il me paraîtrait bon de les rappeler mais bien entendu, il faudrait alors qu'elles soient suivies, entourées plutôt de positions concrètes dans la vie de tous les jours de ces classes ou de ces écoles.

Avant d'aborder les aspects plus réalistes de ce qui constitue à mon sens l'essence même d'une classe Freinet, je voudrais encore tenter plusieurs définitions afin de lever quelques confusions largement répandues dans le public par rapport à la pédagogie Freinet et même parmi les enseignants quand ce n'est pas parmi nos hommes – ou nos femmes – politiques!

Célestin l'a pourtant signalé et analysé dès le début: la pédagogie Freinet n'est ni une pédagogie nouvelle ni une pédagogie active. Était-ce là le souci d'un pédagogue un peu prétentieux (qui a déjà baptisé ce qu'il a inventé de son propre nom!) de se démarquer des autres, de planter son originalité par opposition aux autres ou bien au contraire, était-ce un souci d'authenticité, de clarification? Je pencherai bien entendu vers la seconde proposition.

a. la pédagogie Freinet n'est pas seulement "active":

Malgré son admiration pour Adolphe Ferrière, pédagogue suisse qui est à l'origine de l'expression "école active", il met en cause le terme d'active "pouvant justifier toutes les idéologies même les plus réactionnaires" et "les méthodes actives", "prêtant à malentendu parce qu'elles sous-entendent: activité dirigée, travail manuel, etc…". "Nous disons donc École Moderne et non Méthodes Actives, expression qui …pourrait laisser croire que l'effort de rénovation nous viendra de l'introduction dans nos classes d'une activité manuelle, de travaux ou de jeux qui seront comme une réaction contre l'intellectualisme excessif de l'école traditionnelle…"

b. elle n'est pas "nouvelle":

Quant à l'adjectif "nouvelle", Freinet précise: "Nous disons bien École Moderne et non École Nouvelle parce que nous insistons beaucoup moins sur l'aspect nouveauté que sur celui d'adaptation aux nécessités de notre siècle".

Si ce jeu de définitions et d'hésitations lexicales peut sembler un peu inutile à certains, rappelons à nouveau que rien n'est innocent et qu'il vaut mieux savoir de quoi l'on parle, surtout en pédagogie! C'est ainsi que pour ma part, en ce qui concerne la pédagogie Freinet, j'éviterais de parler d'école active ou encore d'école active de type Freinet.

c. elle n'est pas non-directive:

rappelons enfin que la pédagogie Freinet n'est pas une pédagogie non-directive et encore moins laisser-faire, même si elle en donne parfois l'apparence et même si Freinet et ses disciples reconnaissent l'apport fondamental de gens comme Carl Rogers non pas à la pédagogie mais à la psychologie et à la relation individuelle de l'adulte soignant avec l'enfant, ce qui n'est pas la situation normale de l'enseignant. Ce n'est pas non plus parce que des enfants sont un peu plus bruyants ou qu'ils déboulent parfois avec fracas les escaliers qu'ils ne travaillent pas en classe. La pédagogie Freinet c'est aussi et surtout l'éducation du travail. Ce terme est bien entendu galvaudé actuellement et il sent le ringard. Freinet a voulu lui redonner ses lettres de noblesse mais il faut reconnaître qu'il est très difficile dans le contexte d'aujourd'hui de mettre les enfants de nos écoles dans des situations réelles de vie qui postuleront enthousiasme et déclencheront le vrai travail créateur.

Entrons dans une classe

Tentons maintenant un exercice hautement périlleux: entrons dans une classe dite "Freinet" et cherchons à en décortiquer le fonctionnement. Autrement dit, qu'est-ce qui fait qu'une telle classe est différente des autres? Une petite précision avant d'ouvrir la porte: aucune classe n'est une classe Freinet idéale. Lorsque dans les stages de formation, les stagiaires, très friands de visiter des classes où l'on applique ces techniques, me demandent (comme lorsqu'on commande un steak chez le boucher): "À moi, vous m'en mettrez une vraie de classe Freinet", je dois bien les décevoir: les classes qu'ils vont voir sont des classes "en marche vers", des classes "en mouvement" où certains aspects sont plus développés que d'autres, parfois à cause des circonstances et parfois tout simplement en raison des inclinations de l'enseignant qui gère cette classe. Mais c'est un élément important dont il faut tenir compte: un enseignant Freinet passionné de photographie ou de musique vous donnera peut-être l'impression de ne faire que cela dans sa classe; en réalité parce que justement passionné, il parviendra à faire passer toute une série de notions même typiquement scolaires à travers sa passion (les mathématiques par la photographie par exemple).

Néanmoins, il serait injuste de dire qu'une classe Freinet ne peut être reconnue par un œil averti. Il est évident que nous allons retrouver dans ces classes une série de points communs. L'éducateur qui introduit petit à petit des techniques Freinet dans sa classe s'aperçoit au bout d'un temps que celle-ci a changé de visage:

a. les projets collectifs

Dans cette classe, le groupe détermine des projets collectifs. J'ai déjà quelques difficultés à proposer des exemples puisqu'il existe aussi une "pédagogie du projet". Essayons quand même. L'enseignant propose des activités communes aux enfants et les enfants en proposent aussi. Un choix des priorités s'effectue et la mise en œuvre des projets retenus s'organise autour d'un plan de travail collectif, des exigences de contenu et de réalisation (en rapport avec le temps surtout) se mettent en place. Ces activités sont menées avec la collaboration la plus forte des enfants, l'enseignant étant le garant continuel des décisions prises par le groupe et relançant si nécessaire l'intérêt pour les activités décidées. Certaines d'entre elles sont des activités de sous-groupes (n'intéressant pas l'entièreté de la classe) ou d'équipe (lorsque les responsabilités sont clairement définies à l'intérieur du sous-groupe).

b. les projets individuels

Dans cette classe, chacun des enfants a l'occasion de développer des projets individuels. Libre à lui, certes de mettre en route une recherche sur la vie amoureuse des hippopotames mais lorsque son projet individuel aura des incidences sur la vie ou… l'avis du groupe, il devra bien entendu en référer à celui-ci: si l'envie lui prend de repeindre toutes les chaises en rouge, il devra passer par le conseil. Il peut donc travailler seul dans des domaines qui l'intéressent ou dans des secteurs où il est moins à l'aise et où il a pris conscience qu'un travail supplémentaire est nécessaire. Pour ce faire, des outils d'individualisation sont à portée de main: en peu de temps, l'enseignant et l'élève peuvent trouver les démarches, les morceaux de fichiers, les pages de manuel adéquats pour résoudre un problème quand il se pose. Si Jean-Jacques a des difficultés avec l'accord du nom en genre et en nombre, cette matière sera mise à l'ordre de la semaine de son plan de travail individuel et il sera informé précisément des moyens mis à sa disposition. Ainsi l'enfant acquiert une autonomie à la fois par rapport au groupe et au "maître".

Un équilibre très nuancé existe entre le travail collectif et individuel: dans cette classe, on veille à adopter la meilleure formule pour le travail qui est en cours: certaines notions s'acquièrent mieux en groupe, d'autres mieux en individuel et il faudra parfois résister à la fuite en avant qui consiste à chercher à individualiser à tout prix: la tentation est forte en effet et pour l'élève et pour l'enseignant de pousser toujours plus loin ce souci d'individualisation et d'en arriver à une classe hyper-organisée certes mais dépourvue ou presque d'activités de groupe. Là comme ailleurs, la mesure est de mise.

c. le pouvoir des enfants

Dans cette classe, un certain pouvoir est délégué aux enfants. Dissipons tout de suite un malentendu tenace: il est évident qu'une partie seulement du pouvoir est délégué aux enfants, que l'enseignant reste maître à bord et qu'il doit même, d'entrée de jeu, définir clairement quelles sont les limites de ce pouvoir qu'il remet entre leurs mains. À plusieurs reprises, il sera amené à expliquer les limites institutionnelles: les enfants peuvent agir sur les zones de liberté que leur laisse l'institution, l'enseignant aussi et il ne doit pas hésiter à s'associer aux enfants pour considérer que telle ou telle limite est inadéquate voire stupide.

Tout cela se fait au cours de conseils (conseil unique hebdomadaire ou conseil-projet de début de semaine ou quinzaine, conseil-bilan de fin de période, conseil journalier chez les plus petits). Ce moment est institutionnalisé et les enfants savent que c'est un des lieux importants de décision en ce qui concerne les activités de la classe. L'enseignant s'efforce d'en confier petit à petit la gestion (animation, secrétariat…) aux enfants eux-mêmes suivant leur âge, leurs dispositions et leur familiarité avec ce type de structure.

d. la classe est ouverte sur l'extérieur

Elle correspond avec d'autres classes, d'autres enfants, d'autres adultes; elle sort de ses murs, elle rend des visites et invite chez elle des gens qui ont quelque chose à lui apporter, une expérience de vie à partager.

e. elle édite un journal scolaire

Tout ce qui se fait, tout ce qui se vit à l'intérieur rejaillit à l'extérieur: les enfants s'expriment dans un journal qui ne contient que des créations (même les jeux et les mots croisés!).

f. l'esprit de recherche et le tâtonnement expérimental

Dans cette classe, la recherche collective, par groupes ou personnelle est suscitée: si l'on se pose une question, on cherche la réponse et non seulement dans les livres mais aussi dans le documents audio-visuels et chez les personnes: il vaut mieux interroger le percepteur des postes voisin que de lire un livre sur le fonctionnement de la poste. Tous doivent savoir – et l'enseignant ne doit pas craindre de l'affirmer haut et fort – que personne aujourd'hui (même pas lui ni le directeur) ne sait tout et que par conséquent ce qu'il faut apprendre, plus que les connaissances en soi, c'est comment faire pour trouver ces connaissances, quelles démarches mettre en œuvre. Pour ce faire, là aussi, la classe ou l'école doit être équipée d'une bibliothèque-centre de documentation, les enfants doivent y collaborer, s'initier au classement et à la gestion.

Une place particulière est faite au tâtonnement expérimental. Les activités sont conçues pour le permettre: peu d'enseignement ex-cathédra mais du temps pour expérimenter, comparer, évaluer, discuter, rechercher des solutions hors des sentiers battus.

g. l'expression libre y est favorisée

Dans cette classe, l'enseignant valorise ce qui dans l'expression des enfants est vraiment libre et non la représentation des stéréotypes ambiants. Il n'affiche pas par exemple de modèles en permanence, ce qui n'empêche pas leur consultation de temps à autre. Le travail consiste surtout à se débarrasser de ses chaînes et à exprimer ce qu'on ressent profondément par le dessin, la peinture, le corporel, le théâtre, la musique, l'écriture… Vaste programme, j'en conviens.

h. la coopération

Enfin, et c'est là peut-être que nous rencontrons le plus de difficultés, l'enseignant met en place des structures et des fonctionnements qui favorisent la coopération entre les enfants et non la compétition. Il sait qu'il va ainsi à contre-courant, que tôt ou tard, il va devoir se coltiner avec l'institution, les parents, les compte-rendus de télévision, les journaux sportifs, le Tour de France, le Concours Reine Élisabeth, l'école de fans et j'en passe. Mais il sait aussi que c'est l'avenir (même quelques chefs d'entreprises un peu plus malins commencent à s'en apercevoir): on ne fera plus rien tout seul dans aucun domaine.

Conclusion

Je vais tenter de conclure mon propos en le résumant. On peut considérer qu'entre les années 20-40, l'action du mouvement Freinet était véritablement d'avant-garde et que les idées qu'il défendait se sont peu à peu, au compte-gouttes, diffusées dans le monde enseignant et ont été reprises sous différentes formes, copiées parfois ou encore se sont trouvées à des points de convergence avec d'autres penseurs ou pédagogues. En se diluant dans le grand océan, elles ont inévitablement perdu de leur force et parfois elles en ont été tronquées ou littéralement transformées. Il est donc nécessaire de temps à autre de rappeler leur origine, leurs sources historiques et de remettre les pendules à l'heure.

Faut-il se plaindre maintenant du fait qu'on parle partout de pédagogie Freinet même si c'est un peu à tort et à travers? Faut-il se plaindre de voir ses grandes idées faire leur chemin et perdre de leur caractère révolutionnaire? N'en est-il pas ainsi de la plupart des grandes idées progressistes du 20ième siècle? Le féminisme, les droits de l'homme, l'objection de conscience, pour ne prendre que celles-là, ne sembleront-elles pas toutes naturelles à nos petits-enfants? Déjà nos fils et nos filles en oublient presque ou en tout cas s'étonnent que des gens aient lutté et parfois soient morts pour les imposer alors qu'elles ne leur semblent plus vraiment révolutionnaires maintenant. Ces idées continuent à colporter des valeurs même si le contexte historique a un peu changé. Ces valeurs n'apparaissent plus au plus grand nombre comme dangereuses. Tant mieux! Ces valeurs sont acceptées par de plus en plus de gens qui ne se soucient plus de leur origine, tant pis! Est-ce parce que nous les présentons de façon tronquée? Ne faut-il pas justement toujours les replacer dans leur dynamique propre et rappeler leur nature dérangeante? Ou bien, du moment que la pratique change, du moment que les choses évoluent favorablement (mais trop lentement à notre goût), ne perdons-nous pas notre temps à regretter le passé? Il était nécessaire qu'au début les militants de l'école moderne soient des anarcho-syndicalistes révolutionnaires; il était utile que d'autres et moi-même dans le mouvement nous ayons été entre 1965 et 1975 poursuivis, menacés par des inspecteurs de l'enseignement en désaccord avec ce que nous faisions: ils sont maintenant à la retraite ou de l'autre côté du miroir. Le chemin est déblayé pour d'autres jeunes enseignants qui ont les coudées plus franches. Allons-nous regretter de ne plus être dans une situation de combat quotidien? Ce serait un comble!

Michel Barré, un de ceux qui ont été proches de Freinet, à qui j'exposais cette problématique, m'écrivait récemment:

"Sommes-nous sûrs de ne jamais mépriser ceux qui bénéficient, sans s'être battus, des avancées conquises par les minorités? Comme si ce n'était le lot de tous les combats… N'y a-t-il jamais derrière nos réactions cette inquiétude implicite: mais nous, qui serons-nous si tout le monde devient un jour comme nous? Dès que l'on ramène inconsciemment à soi, à son image narcissique, les problèmes d'avant-garde, je pense que l'on commence à glisser vers la pathologie, à la paranoïa".

Ai-je fait le tour de ce qu'est la pédagogie Freinet? J'en doute. Je ne l'ai regardée que par le bout de ma lorgnette et il est probable, qu'en raison de mon histoire personnelle, j'aie occulté des aspects que vous n'allez pas manquer de relever maintenant.

N'ayant participé à aucune guerre et ma poitrine n'ayant été traversée par aucun projectile meurtrier, vous avez eu le plaisir, du moins je l'espère, de m'entendre parler près d'une heure.

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